Un autre regard sur le Japon

Zoom interculturel

Vie privée et vie professionnelle au Japon

 

Dans cet article, je vous parle de la frontière ou porosité entre vie personnelle et vie professionnelle au Japon. 

 

Les habitudes de travail sont très différentes d’un pays à l’autre et ce que nous considérons comme « impensable » dans notre propre pays se révèle « normal » voire important dans d’autres. Au Japon la place de la vie privée dans le monde du travail s’insère dans une dynamique qui est complètement différente de la nôtre avec ses bons et ses mauvais côtés, enfin je préfère vous laisser juger.

 

Je vous les décrypte à travers mes lectures et des exemples de mon quotidien. J’ai cependant conscience que les personnes travaillant au Japon ne se retrouveront sans doute pas toutes dans mon discours.

 

La notion de « vie privée » au Japon

 

Avant toute chose, il faut souligner que des concepts comme celui de la vie privée ou des droits individuels, ne sont pas perçus de la même façon d’un continent à un autre.  Il existe beaucoup de notions, pour nous considérées à tort comme « acquises », qui ne se sont pas développées de la même façon qu’en occident.

 

C’est ce que rappelle le professeur Horibe Masao 1 dans son chapitre sur la protection des données et l’individu. Il y explique que les mots « individu » kojin en japonais (個人)ou « individualisme » kojishugi en japonais (個人主義) sont arrivés dans le vocabulaire japonais durant l’ère Meiji (18681912) qui correspond à une période de bouillonnement intellectuel et marque la fin de l’ isolation du Japon. Pour le mot vie privée,  qui est emprunté de l’anglais privacy, puraibashii en japonais ( プライバシー) il faut attendre la moitié des années 50 puis officiellement 1961 pour le voir écrit dans un procès qui oppose un auteur à son éditeur (l’auteur lui reprochait une intrusion dans sa vie privée). 

 

Et même si ce mot venant de l’anglais est entré dans le vocabulaire japonais, il ne faut pas de suite penser qu’il corresponde de façon exacte à son homologue anglais et qu’il concerne les mêmes sujets. C’est d’ailleurs passionnant de voir que sur ce point, l’Europe et les Etats-Unis ont choisi un positionnement différent comme le rappelle Hiroshi Miyashita, professeur à l’université de Chuo 2.

 

La notion de vie privée au Etat-Unis se concentrerait plus sur les concepts de liberté des individus (the right to be let alone) pour répondre aux inquiétudes de la société vis à vis de la police et des institutions gouvernementales alors que dans le cas de l’Europe il s’agirait d’une opposition contre les statuts privilégiés ce qui a conduit à surtout mettre l’accent sur le respect et la dignité personnelle .

 

Il explique ensuite que dans le cas du Japon, la notion de vie privée est vue comme de l’égoïsme et de l’égocentrisme car la société japonaise a toujours mis l’accent sur le fait de respecter et considérer avant toute chose le groupe et le domaine public.

 

Si la vie privée est vue comme quelque chose appartenant au règne de l’individu alors que les Japonais n’ont pas cette forte culture de l’individualité, en conséquence ils  n’auront qu’une faible conscience de cette notion. 

 

Au Japon la notion de vie privée a progressivement pris de l’importance avec la montée des nouvelles technologies, celle-ci se concentrant surtout sur les problèmes de détention de données personnelles par des organismes privés et leur utilisation (個人情報保護). 

 

D’autres notions sont apparues comme le droit à la déconnexion en France mais dans un pays où l’hyperconnexion est valorisée comme le Japon, il serait très fascinant de suivre l’avenir de cette notion.

 

Une utilisation du réseau social Line dans le cadre professionnel

 

Si vous n’êtes jamais allés au Japon vous n’avez probablement pas entendu parler du réseau social appelé Line. Il est de loin le réseau social préféré des Japonais quand on sait que 84% de la population l’utilise (et le pourcentage monte à 90% si on exclut les personnes n’ayant pas de connexion internet)3. A titre de comparaison, en France l’application Whatsapp est utilisée par 59.8% de la population (le premier réseau social pour la France étant Facebook avec 74% d’utilisateurs 4).

 

Line au Japon est pourtant un réseau social assez récent et la vitesse fulgurante de son développement est à mettre en lien avec la situation après le tsunami de 2011* . Ce qui est surprenant, c’est qu’à côté des échanges avec votre famille et vos amis, vous allez aussi utiliser Line dans le cadre de votre travail. Par exemple, il existe un groupe Line entre mes collègues pour que nous échangions des informations et j’y ai été intégrée dès que l’on a su que j’avais un téléphone au Japon.

 

De ma précédente équipe, sur 9 de mes collègues, j’ai déjà échangé personnellement dans ce réseau avec 8 d’entre elles. Lorsque nous organisons un événement ou lorsque l’on implique des partenaires extérieurs, il n’est pas rare de créer un groupe Line pour se coordonner ou pour un projet professionnel. J’ai déjà tous les contacts Line de ma nouvelle équipe depuis avril et nous avons fait un nouveau groupe pour nous coordonner.

 

Comme il s’agit de la même application pour les amis et la famille, il est facile d’imaginer que le travail va prendre l’ascendant sur le temps personnel.

 

Par exemple, je vais recevoir des message pendant le week-end commençant par ce que j’appelle les « expressions polochons » (クッション言葉 cf  article sur les excuses) avant d’envoyer un message.

 

休み中にごめんなさい!

 

Désolé de te déranger en dehors de ton temps de travail.

 

夜分遅くにすみません。

 

Désolé d’envoyer un message à une heure si tardive.

 

Et on sera surpris que les gens répondent très rapidement car sans doute, cela montre l’implication en dehors du bureau ou plus largement son implication pour son travail ce qui est valorisé. Dans le cas d’une mairie, il sert aussi comme une sorte d’astreinte où nous pouvons nous contacter en cas d’urgence par exemple en cas d’inondation ou autres catastrophes naturelles pour s’assurer que les touristes sont hors de danger. 

 

Après, il y a les anecdotes, comme un de mes collègues qui me prévient un samedi matin à 6h11 du matin que notre vidéo de promotion est en ligne sur Youtube. Ma première réaction fut de me dire qu’il devait probablement travailler très tôt ce jour-là…

 

 

L’utilisation du téléphone personnel

 

En lien avec le sujet précédent nous utilisons beaucoup notre téléphone personnel. Nous n’avons pas de téléphone portable professionnel (pas même les directrices ou directeurs). Il existe une ligne fixe qui sert à relayer les conversations et qui sonne à longueur de journée mais dans le secteur du tourisme il est attendu de nous que nous soyons à l’ aise avec le téléphone et  les réseaux sociaux.

En conséquence, j’utilise toute la journée mon téléphone portable. Je prends des photos pour mon travail avec mon téléphone personnel. En France se poserait peut-être une question de préservation des données, mais ici on suppose que je vais utiliser mon téléphone portable. 

 

Un autre exemple concret pour la nouvelle année fiscale depuis avril : on m’a remis le plan des tables du service avec le téléphone personnel de chaque personne du service y compris le mien !

 

 

Utiliser sa position professionnelle pour faire des demandes parfois personnelles

 

Avec beaucoup de naturel, les gens vont parfois utiliser leur figure publique, celle qui apparaît sur leur meishi (名刺), la carte de visite au Japon, pour vous contacter personnellement.

 

J’ai pu ainsi recevoir des demandes de personnes souhaitant me connaître, me demander conseil voire devenir amis. En France j’ai l’impression que cette approche serait mal vue car jugée peu professionnelle mais elle n’est pourtant pas rare au Japon. 

 

A ce sujet j’ai même une anecdote récente. Un professeur d’école se présente à notre division et demande à me parler. Il me remet sa carte de visite puis me montre qu’il a avec lui un livre  en français sur l’après- guerre en format A4, de la taille d’une énorme encyclopédie. Sa demande est simple, ce livre est en français, il ne comprend pas le français, est-ce que je peux le traduire**

 

Je parcours le livre rempli d’images très poussées de matériel de guerre et de témoignages historiques et j’en profite pour comprendre la demande de la personne. Est-ce que cette traduction intervient pour un événement en particulier dans votre école ? Et la personne de me répondre fièrement « non non c’est pour le plaisir, les livres d’histoire c’est mon passe-temps ! » 

 

J’ai donc poliment expliqué que ce travail de traduction prendrait énormément de temps et qu’il ne me serait pas possible de l’aider pour traduire ce document qu’il avait chiné dans un magasin de seconde main. J’étais toujours choquée qu’une demande pareille puisse avoir lieu dans le cadre de mon travail et puis avec le recul je me suis dit que cette personne avait peut être besoin d’une excuse (la traduction de document) car elle était juste venu pour me parler. 

 

Dans un cas ou dans l’autre l’approche est la même, on utilise sa figure publique pour introduire une demande personnelle.

 

Le danger des demandes professionnelles qui finissent personnelles

 

Un autre cas intervient et il est pour moi le plus difficile à gérer. il s’agit du cas de personnes qui vont dans un premier temps vous demander si professionnellement vous pouvez répondre à une demande et lorsque vous ou vos responsables expliquent qu’il n’est pas possible de réaliser cette tâche dans le cadre de vos fonctions, la personne demande s’il est possible de le faire dans le cadre privé. En France ce type de demande ne sera pas admissible, au Japon il s’agit d’une zone grise. Il subsiste l’idée que peut être, pour votre intérêt personnel, vous souhaitez répondre favorablement à cette demande en la considérant comme une opportunité, pour aider une connaissance etc. On vous laisse vous positionner personnellement sur cette demande.

 

La première chose que je recommande est dans un premier temps de bien confirmer avec l’organisation pour laquelle on travaille s’il s’agit d’une demande qu’elle ne reconnaît pas dans le cadre de votre travail et de bien clarifier que si vous acceptez, vous faites du bénévolat ou alors c’est à vous et vous seul qu’il revient de définir les conditions. Si vous êtes sûr de refuser, dites le dès le départ et faites vous aider par vos collègues. Il faut s’armer de patience et ne pas lâcher l’affaire.

 

Il m’est arrivé que des personnes qui souhaitent que je les aide pour des événements ou des rencontres profitent de cette zone grise.

 

Un monde du travail centré sur les relations humaines

 

Ce que les différents exemples cités auparavant nous apprennent, c’est l’importance des relations humaines et leur durabilité dans le monde du travail au Japon. 

 

L’approche inverse serait de dire « business is business » ,  « les affaires sont les affaires ». Au Japon le travail est avant tout une histoire de personnes avant d’être une histoire de résultat à atteindre. 

 

J’ai trouvé ce concept très bien expliqué dans le livre d’Erin Meyer« The culture map » au chapitre 6 qui aborde le concept de confiance dans le monde professionnel 5. Au Japon on sera plus dans une confiance affective : parce que vous vous entendez bien avec une personne, vous allez continuer à travailler ensemble, les compétences elles,  sont en second plan. On veut du savoir-être avant le savoir-faire.

 

Maintenir des bonnes relations sur le long terme est aussi très valorisé. Je ne compte plus le nombre de fois ou des anciens collègues viennent nous rendre visite pour prendre des nouvelles ou des personnes visitent notre division et j’ai droit à l’inventaire du parcours de la personne:  « en fait nous nous sommes rencontrés alors qu’il travaille pour la division X puis il a été muté à Y puis il a travaillé un temps pour Z avant de se mettre à son compte aujourd’hui ».

 

Votre capacité à maintenir des relations et votre réseau de connaissances est aussi une ressource importante pour votre organisation. C’est ce qu’explique très bien la consultante Liza  Maroneses dans un témoignage de son expérience dans une entreprise japonaise sur l’utilisation du réseau Facebook au Japon. Elle raconte comment son chef de l’époque a demandé à ses employés de créer des comptes personnels sur le réseau social et d’utiliser leurs réseaux d’amis et de proches pour ainsi pouvoir diffuser le plus possible la « bonne parole » de l’entreprise.

 

Un autre moment où l’importance des relations humaines se révèle est dans la manière dont vous vous présentez dans le monde professionnel. Imaginez que vous faites une présentation sur un thème dans le cadre de votre travail. Celle-ci doit va généralement comprendre une slide de présentation de votre profil où il est presque attendu des personnes que vous indiquiez quel est votre shumi (趣味) un mot que l’on peut traduire par vos loisirs. Sans la mention de votre shumi vous risquez de passer pour une personne qui se prend un peu trop au sérieux. Ne soyez donc pas surpris si au Japon au début d’une présentation le speaker explique qu’il aime «  le golf, le chocolat et les pokémons ». C’est un moment sans doute un peu drôle et touchant, un moment où vous révélez en tant que personne. 

 

J’ai un exemple récent où le shumi (趣味) a encore frappé. Mes équipes m’ont proposé de faire un flyer pour expliquer quels types de conseils je pouvais proposer aux entreprises et aux artisans de Toba pour les aider à mieux accueillir des étrangers. 

 

A côté des services proposés en interculturalité, pour gagner en visibilité ou travailler sur une stratégie de contenu et bien je n’ai pas pu y manquer, il a fallu je donne mes shumi. Pour moi cela vient brouiller le message principal mais sans doute pour mes collègues c’est une étape obligée pour que les habitants me reconnaissent en tant que personne.

 

 

Sources :

(1) Horibe Masao, The Internationalization of Japan ,Chapter  Data protection and the individual, Routledge, 1992()

(2) Hiroshi Miyashita, The evolving concept of data privacy in Japanese law, International Data Privacy Law, 2011, Vol. 1, No. 4 ()

(3) Site internet Data Reportal, Digital Report Japan 2023, 9 février 2023 slide 63/128()

(4) Site internet Data Reportal, Digital Report France 2023, 9 février 2023 slide 57/127()

(*) Une partie de la population n’avait plus accès à l’électricité et aux lignes de téléphone,  et les envois SMS étaient surchargés. L’application est arrivée en juin 2011 comme une solution utilisant le réseau de données avec la possibilité d’appeler et d’envoyer des messages instantanément et gratuitement. ()

(**) Au Japon le fonctionnaire est au service du peuple, il y a l’image qu’il doit être toujours disponible pour toute demande de la population car son salaire est payé par leurs taxes, il souffre comme en France d’une mauvaise image et il n’est pas rare d’avoir des personnes venant se plaindre de l’inefficacité du service public. ()

(5) Erin Meyer, The Culture Map: Decoding How People Think, Lead, and Get Things Done Across Cultures, Editeurs Public Affairs 2016, p 163.()

 

 

 

 

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