Un autre regard sur le Japon

Expérience

Une pause déjeuner à la japonaise

          Aujourd’hui je propose de rentrer dans le détail d’une partie de ma journée de travail, celle de la pause déjeuner. Je précise ici que ma ville est une toute petite ville de campagne et qu’elle n’est pas représentative de toutes les pauses midi des mairies japonaises.

 

A travers plusieurs anecdotes, je vous laisse découvrir les différences culturelles que je peux observer. 

 

Sitôt arrivés, la pause déjeuner est planifiée 

La préparation de la pause de midi commence très tôt dans mon service presque juste après notre réunion matinale appelée chorei (朝礼).

 

Une collègue, car oui c’est presque toujours une femme, vient faire le tour du bureau avec en main le menu de plusieurs restaurants. Pour ceux qui souhaitent se voir servir un repas à midi, c’est le moment de décider où nous allons passer commande dans un des restaurants de la ville.

C’est un système bien rodé. Nous avons plusieurs restaurants qui ont l’habitude de nous livrer et qui feront l’objet d’une seule commande pour ma division.

C’est notre deliveroo local. Les restaurants ont l’assurance d’une commande régulière et nous nous chargeons de compiler la commande et le bon montant entre 8h30 et 9h30 (sur l’enveloppe au dessus de la boîte se trouve le montant de la commande).

 

Si je précise les horaires, c’est que de mon côté, même en ayant déjà intériorisé ce système, il m’arrive encore de me « réveiller » à 10h ou 11h parce que j’ai réalisé que j’aimerais commander et qu’il est déjà trop tard. Et vous, est-ce que vous pouvez réfléchir à ce que vous allez manger à midi à 8h30 du matin? J’aurais tendance à dire « demande moi plutôt à 11h30 »

 

Qu’est-ce que tes chefs veulent manger ? 

On demande à l’équipe s’ils veulent commander mais force est de constater que l’on s’inquiète toujours de ce que la cheffe ou le chef veut manger avant. Autrement dit, le choix du restaurant est une décision de groupe mais elle est fortement influencée par les goûts de la hiérarchie. 

 

Tu voudrais manger un katsudon (カツ丼), une tranche de porc panée sur du riz, mais ta cheffe préfère manger un ramen ? Tu as intérêt à subtilement influencer le choix du restaurant. Bien sûr, il est toujours possible de se débrouiller pour ramener soi-même quelque chose d’un autre restaurant si les plats du jour du restaurant choisi ne nous conviennent pas. Mais si j’insiste sur ce point c’est parce que cette décision anodine du matin est aussi un prétexte à la discussion. 

 

Pour ceux qui connaissent la culture japonaise, parler de la nourriture plaît énormément aux Japonais. Ce serait presque l’équivalent de notre passion pour le débat en France. Parler de nourriture c’est exprimer son individualité tout en étant sur un sujet simple qui n’amène pas de friction car tout le monde a besoin de manger !

 

C’est un sujet de discussion facile qui permet de tisser des liens comme je l’avais mis en évidence dans l’article « Collations et friandises, une rhétorique du quotidien ».

 

Après quelque mois, je sais chez mes collègues qui est allergique à la langouste, qui prend toujours un riz sauté appelé chāhan (チャーハン)quand il a le choix, qui n’aime pas le chocolat ou ne boit jamais de café.

 

 C’est donc un bon moyen de faire un peu la causette du matin et cela commence tous les jours quand ma collègue demande à ma cheffe ou aux autres :

 

–  今日はどうしましょう?

 

–  kyō doushimashō?

 

–  Alors aujourd’hui qu’est ce que l’on fait ? (comme commande)

Le restaurant s’occupe de tout de bout en bout

La livraison se fait par le restaurant lui-même. Pas de livreurs ubereats ou deliveroo à Toba. 

 

C’est un des rares exemples que j’ai où nous n’aurons pas de bento dans un emballage, ce qui est plutôt rare pour le Japon où le plastique est omniprésent. J’ai d’ailleurs demandé une fois comme je partais plus tôt du travail de l’avoir en format à emporter, c’est-à-dire un bento en plastique et bien ce n’était pas possible car cela sortait du cadre de la commande traditionnelle.

 

Les repas délivrés le sont dans une vaisselle ou alors des vraies boîtes à bentos en laque. Nous n’avons pas à nous occuper de faire la vaisselle ou de jeter les restes. Le plus impressionnant au tout début était de me faire livrer en hiver un ramen. Il arrive fumant dans un énorme bol comme au restaurant.

 

Le fait que le restaurant se charge à la fois de la préparation, la livraison, la récupération des repas et enfin de la gestion de la vaisselle et des déchets est sans doute un concept assez présent au Japon. Elle peut notamment faire penser à la loi japonaise de 2000 Basic Act for Establishing a Sound Material-Cycle Society qui a été créée dans le but d’optimiser le cycle de vie des biens : la responsabilité des producteurs sur la gestion de leur produit s’étend jusqu’à ce que celui-ci ait été consommé et jeté*  

 

Devant ton ordinateur tu te restaureras 

Les points évoqués ci-dessous peuvent paraître plutôt positifs pour le moment mais l’un des points faibles de la pause midi au sein de notre division est que nous mangeons individuellement à notre bureau ! Il existe une petite salle pour faire une pause rapide et acheter des boissons ou des nouilles instantanées mais vu le nombre d’employés, elle n’est pas suffisante et en conséquence presque personne ne l’utilise. Nous nous retrouvons devant nos ordinateurs. Et bien sûr mes collègues qui ne sont pas contractuels et dont le contrat peut être qualifié de contrat de fonctionnaire à vie vont avoir tendance à continuer à travailler pendant leur pause.

 

Il n’est pas rare non plus qu’une personne se retrouve à devoir répondre au téléphone qui continue de sonner sans cesse. Il n’y a donc une vraie pause que pour ceux qui la prennent. 

 

Manger à son bureau n’est pas une chose qui se voit juste au Japon mais elle est symptomatique d’une culture du travail et de l’engagement que j’avais décrite dans cet article.

 

Soyez prêt car la fin de la pause c’est « avant la fin »

Inutile de dire que l’heure de la pause déjeuner est respectée à la lettre. Cela signifie que pour une pause de 12h à 13h mes collègues reviendront à leurs postes à 12h50. Et jamais à 13:00 ou 13:01. C’est une règle tacite, cela ne se fait pas. 

 

Je me souviens d’une seule exception : la fois où deux de mes collègues étaient partis déjeuner dans un restaurant du coin et comme le service avait pris beaucoup de temps ils étaient revenus à leur poste 15 min après la fin de la pause. On peut être sûr que nous avions eu droit  à un appel à notre division pour expliquer la situation et à nouveau à des excuses une fois qu’ils étaient revenus au bureau. On ne plaisante pas avec le temps. Ici, si vous arrivez en retard vous serez difficilement excusés car c’est un manque de planification de votre part. 

 

A l’inverse, le fait qu’un partenaire arrive en avance à 12h45 et qu’il faille l’accueillir est loin d’être surprenant car il est courant d’avoir des réunions à 13:00. On est loin de la pause déjeuner à la française qui est presque « sacrée » ou personne n’oserait proposer une réunion à 13h sans considérer une marge de digestion et de pause.

*article 11 (Responsibility of Business Operators) The Basic Act for Establishing a Sound Material-Cycle Society (Act No.110 of 2000) (https://www.env.go.jp/content/900452892.pdf

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