Un autre regard sur le Japon

Zoom interculturel

Quand vient une envie pressante…

Pictogramme provenant du Site Experience Japanese Pictograms que je vous invite à découvrir

Je vous vois venir…le sujet est incontournable pour tout étranger se rendant au Japon et vous trouverez un tas d’articles sur à quel point les toilettes japonaises sont à la pointe de la technologie ou encore pour insister sur le fait que les Japonais sont prêts à dépenser beaucoup pour ces équipements et le confort de leurs postérieurs.

 

Les toilettes interpellent les touristes de passage au Japon, la goutte de sueur au front, essayant de repérer quel bouton voudra bien tirer la chasse en espérant que celle ci ne prenne pas à nouveau 10L d’eau (*pour information, si tout est écrit en kanji il faut chercher le kanji 流 pour la chasse d’eau). 

 

Dans cet article, je vais surtout parler de leur accessibilité et leur banalisation.

 

Ce sujet m’est venu alors que j’étais en mission à Paris avec mes collègues japonais. Je savais qu’ils allaient avoir des remarques sur les toilettes en France, l’exigence de propreté n’étant pas la même, mais je ne m’attendais pas à trouver tout un tas de commentaires sur leur accessibilité…

 

Un peu d’histoire 

Parlons du fameux pictogramme des toilettes … derrière lui se cache une histoire. C’est à l’occasion des jeux olympiques de Tokyo de 1964 que les premiers pictogrammes pour les toilettes on fait leur apparition avant de se généraliser partout dans le monde. 

 

Les Japonais ont de façon judicieuse contourné le problème de la langue en trouvant des représentations simplifiées que tout le monde pouvait comprendre, notamment les étrangers venus pour l’événement. C’est une invention dont on aurait du mal aujourd’hui à se passer tant elle s’est généralisée au reste du monde.

 

La graine était déjà plantée pour aborder le vaste sujet de l’accessibilité.

La sacro-sainte accessibilité des toilettes au Japon

Au Japon, même en plein milieu de la campagne à Toba, vous avez des toilettes publiques. Dans les convenient stores alias konbini, les commerces de proximité, vous avez toujours des toilettes ! Pour celles et ceux qui se sont déjà rendus au Japon vous savez qu’il y a ces commerces à chaque coin de rue* .

 

Ce sont des petits détails mais par exemple si vous faites l’expérience du tourisme de groupe avec un tour opérator japonais vous verrez qu’en plus d’avoir des pauses bien limitées pour aller de points touristiques en point touristiques, l’une des deux informations cruciales que l’on vous donne à chaque étape est l’endroit où se trouvent les toilettes et le spot photo. 

 

Cette notion d’accessibilité est parfois surprenante. Alors que je me rendais au point de départ d’une randonnée qui avait lieu dans la ville de Tanabe sur les chemins de pèlerinage de kumano koudo (熊野古道) nous devions prendre un bus qui traversait la montagne et il y avait bien une heure de route. Il s’agissait d’un bus municipal très simple (et non un bus de touristes) c’est-à-dire que chaque personne ne descendait pas au même arrêt. A un moment, le chauffeur nous dit au micro, « il y a des toilettes pas loin,  est-ce que vous voulez que je fasse une brève pause ? » Silence radio dans le bus…hésitations…le chauffeur continue son chemin quand un randonneur s’écrie, « moi je veux y aller ! » Et la boum, pause de 10 min avec un tiers du bus qui sort pour la pause pipi. On ne me l’avait jamais fait  le coup du chauffeur de bus municipal qui propose de s’arrêter aux toilettes. 

 

Alors imaginez le désarroi de mon manager, une fois arrivé en France, lorsqu’il souhaite utiliser des toilettes publiques et que la porte ne s’ouvre pas…

 

Passons

 

Des toilettes accessibles et propres

Photo : aire pour enlever ses chaussures proche d’un parc pour enfants.

On ne lésine pas avec la propreté de façon générale au Japon. C’est une raison qui peut trouver des racines dans la religion shinto. Par exemple, il est coutume de se laver les mains et se rincer la bouche avant de venir prier dans un sanctuaire. Les hommes sont impurs et doivent se débarrasser de leur impureté pour entrer en connexion avec le divin.

 

Dans cet article en anglais du journal Los Angeles times, un sociologue japonais affirme l’importance de la propreté dans la religion shinto « Les Japonais n’aiment pas les impuretés et pensent qu’il est important d’avoir un lieu où s’en débarrasser: ce sont  les toilettes. […] La culture japonaise des toilettes est fondée sur cette idée ** »

 

La même règle de séparation entre pur et impur face à l’hygiène se retrouve dans une multitude de moments quotidiens comme par exemple quand il faut enlever nos chaussures à l’entrée des maisons et ne pas salir l’intérieur. Les toilettes appartiennent à une autre dimension quand on sait que parfois dans certaines maisons , hôtels et ryokans vous trouverez des chaussons à la texture caoutchouteuse que l’on vous invite à mettre…seulement quand vous êtes aux toilettes (attention à ne pas sortir avec !).

Photo : toilettes traditionnelles, résidence traditionnelle de Kadoya de Toba

Les toilettes sont un lieu à part, si bien qu’ils sont mentionnés dans des romans tel que « Les Dames de Kimoto » d’Ariyoshi Sawako qui retrace la vie de l’héroïne Hana à la campagne de Wakayama (non loin de Toba) de l’ère meiji à l’ère showa et qui montre les tiraillements générationnels qui existent dans la condition féminine de l’époque.

 

Il y est par exemple très bien expliqué qu’on attend de la future mère qu’elle lave elle-même les lieux d’aisance de sa maison si elle veut avoir une naissance heureuse. Comme quoi les toilettes et leur propreté sont ancrées dans les esprits.

 

« Tu tiendras tes toilettes propres » 

Source : いらすとや

Quand vous êtes à l’école primaire au Japon, savez-vous qu’une partie de vos tâches consistent à laver la salle de classe, servir le repas de la cantine aux autres enfants ou encore laver les toilettes ?

 

Récurer les toilettes au Japon, n’est pas vu comme une basse besogne contrairement à notre perception. C’est quelque chose que l’on fait collectivement quand on est enfant ou à tour de rôle.

 

Il est vrai, je ne nettoie pas les toilettes du bâtiment de la mairie où je travaille, car la mairie engage une femme de ménage pour cela. Mais dans mon expérience professionnelle au Japon, j’ai travaillé pour une petite école de langue et sans compter les professeurs, nous étions sept employés. Et bien, tous les jours, il y avait une rotation pour qui était chargé de nettoyer les toilettes de l’école. J’ai eu le droit à mon arrivée au cahier des charges : « ..et tu utilises une lingette là et tu laves bien là et tu frottes aussi ici » ce qui était une introduction à mes réflexions d’occidentale sur le sens de l’hygiène au Japon sous couvert de la devise « désastre écologique mais propreté systématique ». J’avais alors en tête la scène du livre « Stupeur et tremblements » d’Amélie Nothomb où l’héroïne, finissait par récurer les wc de son entreprise. Mais il fallait admettre qu’au sein de mon école et de mon équipe ce n’était pas dégradant, c’était juste normal. Où est le problème si c’est pour continuer à avoir des toilettes propres !

 

A la division du tourisme nous sommes également responsables de plusieurs toilettes publiques situées à côté de lieux touristiques. Nous devons nous assurer qu’elles sont fonctionnelles et bien entretenues après chaque intempérie par exemple. C’est un sujet qui revient dans les conversations : faire le tour des différentes toilettes à destination des touristes.

 

Source : いらすとや

Entre bienveillance et incontinence 

Cette exigence par rapport aux toilettes n’est-elle pas à mettre en lien avec le vieillissement de la population et l’importance des besoins pour les personnes âgées? Comme je le rappelais dans mon article sur la culture de l’alcool,  la population japonaise comprend 29,1% de ses habitants âgés de plus de 65 ans, ce qui en fait le pays avec le plus grand nombre de personnes âgées.***

 

De la même façon que le soin apporté aux personnes âgées est une chose normale et banale  (Il vous suffit de vous balader dans une hypermarché lambda pour voir des couches pour personnes âgées), assurer la propreté des toilettes l’est aussi.

 

Leur accessibilité est au centre des préoccupations.

 

Une ouverture de la réflexion sur nos propres complexes

Alors attention, cela ne veut pas dire qu’il n’existe pas au Japon une sorte de gêne autour du fait d’aller aux toilettes en lien avec la notion d’impureté citée plus haut. C’est comme si l’on cherchait à banaliser le plus possible pour que la gêne de ce lieu impur s’estompe. 

 

La forme extrême pourrait être le musée unkon à Odaiba qui est un musée sur…ce qui finit dans les toilettes ! Dans ce cas la « merde » vous paraîtra comme une douce peluche ou de la même forme que votre glace à la crème. Reste à savoir si vraiment ce musée répond au besoin de sensibilisation ou s’il s’agit d’un nouvel exemple qui montre que les Japonais savent transformer absolument n’importe quel sujet en une attraction lucrative.

 

Voici une vidéo d’une des attractions de ce musée.

 

Plus terre à terre, pour contrer cette gêne concernant ses propres besoins aux toilettes, on peut entendre souvent dans les toilettes  publiques des bruits automatiques de chasse d’eau destinés à masquer le bruit naturel. Parfois il s’agit de musique et parfois c’est aussi une vraie pollution sonore ! Cette fonctionnalité a été inventée dans les années 80 par l’entreprise japonaise TOTO et s’appelle le  Otohime (音姫) qui est aussi un homophone du nom de la princesse Otohime dans le conte d’ Urashima Tarō. Car oui, ce sont principalement les femmes qui se disent gênées par les bruits de leur propre…corps.

 

 

Mon analyse est que d’un côté nous avons cette tendance au Japon à banaliser ce sujet pour le rendre plus acceptable dans la sphère publique et du côté français nous aurions tendance à le reléguer dans la sphère privée celle où il figure tout en bas de notre liste de sujets tabou.

 

Alors qui a le plus de complexes sur les toilettes ?

 

 

Pour finir sur une note cinématographique, je vous encourage à voir le film Perfect Days de Wim Wenders. Le film, primé à Cannes cette année, se passe au Japon.

Le personnage principal n’est autre qu’un…employé des toilettes publiques à Tokyo ! L’acteur Kōji Hashimoto a remporté le prix d’interprétation masculine dans ce rôle. 

 

Le film montre le projet de la Nippon Foundation, THE TOKYO TOILET, où 16 créateurs de renommée internationale ont conçu le design d’un toilette publique dans le quartier de Shibuya.



Sources :

 

(*) On compte plus de 55,931 convenient store en 2021 au Japon, à titre de comparaison le groupe Carrefour comptait 4.472 magasins de proximité en France en 2022. Les Japonais sont beaucoup plus nombreux presque le double de la population française mais il faut aussi savoir qu’ils ont un territoire 3 fois plus petit que le nôtre (Source Statista )()

(**) Traduction personnelle, article Japan Is Flush With Obsession, Los Angeles Times, 13 décembre 1999, “Japanese hate impurities and think it’s important to have a place to remove them. That place is the toilet,” he says. “Japanese toilet culture is based on this idea.” ()

(***)« Over 75s make up over 15% of Japan’s population for first time », The Japan Times , 22 septembre 2022()

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