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Expérience

Tout ce que vous devez savoir sur les ama #2

     

Depuis que je suis à Toba, j’ai la chance de côtoyer la culture des plongeuses ama. Transmettre cette culture fait aussi partie de mon travail et plus j’apprends sur le sujet, plus je me rends compte de sa complexité.

 

Les ama de la région sont principalement des femmes connues pour plonger en mer en apnée pour récupérer des algues et des crustacés.

 

C’est le bon moment pour partager ce que j’ai découvert au cours de l’année passée et cela prolonge l’article que j’avais écrit sur les ama pour expliquer notamment en quoi ces plongeuses ne sont pas des « chasseuses de perles ».

 

La résistance au changement

Et tout d’abord, je vais vous parler de certains journalistes ou travailleurs dans le secteur du tourisme qui publient sur les plongeuses ama.

 

C’est devenu pour moi un critère d’évaluation radical sur le sérieux de certains interlocuteurs. Quand bien même vous expliquez et documentez que non, les ama de Toba ne pêchent pas de perles, et que vous les encouragez à mettre à jour leurs contenus, force est de constater que le changement est difficile. A moins que l’autre explication possible, soit que le portrait des pêcheuses de perles reste trop vendeur pour être altéré. 

 

Un vrai travail de professionnel demande du temps. Les professionnels du tourisme n’en ont pas assez.

 

Je vous rassure,  ce n’est pas le cas de toutes les personnes travaillant dans le tourisme. Donc si vous voulez rechercher le sérieux dans les guides touristiques, voici une astuce : fuyez les pêcheuses de perles au Japon !

 

Le mot ama (海女) utilisé à l’heure actuelle existe depuis seulement un siècle

Le mot ama utilisé en japonais aujourd’hui se compose de deux kanjis, la mer, et la femme. Ce qui rend la traduction, « les femmes de la mer », plutôt simple à première vue sauf qu’il s’agit d’une construction. Le mot ama s’est écrit de plein de manières différentes au cours de l’histoire 1 .

 

Dans des écrits plus anciens le même mot ama peut s’écrire ama 海人 « peuple de la mer » ou 海士 ou 蜑 « plongeur ». Dans le premier cas, le mot 海人 n’a pas de genre. Par contre les mots 海士 ou 蜑 font référence à un plongeur homme.

 

Dans des écrits anciens comme le Man’yōshū, le mot 白水郎 se prononce hakusuirou et signifie un pêcheur homme. Il est utilisé à l’instar de 海人 2 .

 

A l’inverse, on retrouve des mots comme  潜女 kazukime et  潜婦 kazukifu qui eux font référence à des plongeuses femmes (vous ne trouverez pas ces deux derniers termes dans un dictionnaire classique).

 

Il existe donc beaucoup de termes pour désigner des pêcheurs et pêcheuses au cours de l’histoire.

 

Si au début de l’ère Meiji (1868-1912), c’est encore un autre mot qui est utilisé, tanfu (蜑婦), vers la fin de la période meiji, c’est le mot ama comme on le connaît à l’heure actuelle qui prédomine. Ce dernier devient couramment utilisé dans les guides de voyages 3. Ce moment correspond aussi à l’introduction des combinaisons blanches isogi (磯着) en 1898. Il y a donc une volonté de mettre en avant ces femmes comme une attraction de la région .

 

Photo prise depuis le bateau de « démonstration » de plongée des ama à l’île aux perles de Mikimoto. Cette démonstration est organisée plusieurs fois par jour pour les touristes de passage sur l’île.

La plupart des touristes qui viennent à Toba vont voir une « démonstration » de plongeuses ama à l’île aux perles de Mikimoto. Elles sont vêtues d’une combinaison blanche, appelée isogi, considérée comme traditionnelle. Or les ama de nos jours plongent depuis longtemps avec des combinaisons modernes, la tenue isogi, c’est pour le folklore et pour les cérémonies traditionnelles 4.

 

Cette tenue isogi a été introduite par l’entrepreneur Mikimoto et j’en détaille les raisons dans l’article .

 

Ceci m’amène à un autre point qu’il est important de préciser.

 

Les plongeuses ama ne sont pas seulement des femmes

C’est intéressant que le mot ama se soit finalement imposé, ou plutôt a-t-on voulu qu’il s’impose et que l’image des femmes plongeuses prédomine. Les experts vous diront qu’il est difficile de savoir si dans cette pratique, vieille de plus de 2000 ans, les premiers plongeurs étaient des hommes, des femmes, ou les deux. Et au fond…ce n’est pas très grave si l’on n’en est pas sûr. Ce qu’il est important de constater c’est qu’il ne s’agit pas d’un métier exercé uniquement par les femmes.

 

A Toba, des hommes plongent aussi en apnée et font partie de la communauté des ama.

 

D’ailleurs, quand on regarde en dehors de l’archipel; dans d’autres pays d’Asie du Sud comme en Chine ou en Malaisie on retrouve des hommes ama.

 

Mais alors, pourquoi au Japon ce sont principalement des femmes

Ce qui fascine sans doute dans cette culture c’est de savoir pourquoi les femmes plongeuses se trouvent essentiellement au Japon et en Corée (notamment les plongeuses de l’île de Jeju). Les techniques des ama coréennes ne sont pas si différentes des ama au Japon5

 

Pourquoi des femmes ?

 

C’est sans doute la question la plus posée par les personnes qui s’intéressent à la culture des ama. Il n’y a pas une seule réponse, mais bien plusieurs suppositions, notamment trois que j’entends depuis mon arrivée.

 

La première peut être propre à la région d’Ise Shima où je me trouve.

Nous sommes à côté du grand Sanctuaire d’Ise. Ce sanctuaire représente le berceau de l’âme japonaise, il a beaucoup de poids et de sens et il est dédié à une divinité femme, Amaterasu, la déesse du soleil. Si on présente le sanctuaire d’Ise comme le sanctuaire le plus sacré du Japon, c’est parce que la déesse Amaterasu serait dans le shintoïsme l’ancêtre de la famille impériale japonaise. 

 

La présence de cette déesse forte est un modèle et un objet de vénération pour les femmes de la région qui au cours de l’histoire lui ont offert les biens les plus précieux de la mer en offrande. C’est pourquoi aujourd’hui beaucoup de cérémonies traditionnelles des ama sont en lien avec le sanctuaire d’Ise.

 

La deuxième raison peut être une raison biologique. Les femmes auraient plus de graisse sous-cutanée ce qui les rendraient plus résistantes au froid dans l’eau. 

 

La troisième est la bonne vieille raison de la division des tâches « les femmes cueillent, les hommes chassent et pêchent en haute mer ». Les tâches domestiques et notamment l’éducation des enfants étant le dévolu des femmes dans la majeure partie de l’histoire, les ama se seraient donc consacrées à cette activité pendant leur « temps libre ».La répartition des tâches aujourd’hui, perdure ou prend d’autres formes. Par exemple même si à Ise Shima beaucoup de femme pêchent, on considère que c’est souvent aux hommes de manipuler les bateaux. On voit par exemple cette répartition lors de la récolte de l’algue wakame. Cependant cette répartition est loin d’être stricte. 

 

Aussi, il ne faut pas non plus idéaliser la culture matriarcale des plongeuses ama d’Ise shima. Si c’est en majorité un monde de femme, il reste régi par les hommes, notamment pour fixer le prix de leur pêche ou en terme de réglementations.

 

Une technique de pêche régie par un ensemble de règles officielles ou non

Il existe tout un ensemble de règles qui rythment la vie de la pêche des ama.

 

Par exemple, il y a au niveau de la préfecture deux règles avec une interdiction pour la période de pêche (art. 37 Mie Prefecture Fishery Adjustment Regulation ) entre le 15 septembre et le 31 décembre qui correspond au moment où les ormeaux pondent leurs œufs, et une interdiction de pêche si la taille de l’ormeau est inférieure à 10,6 cm (art. 38 Mie Prefecture Fishery Adjustment Regulation) .

 

Photo de deux tanpo (タンポ). Le tanpo est une bouée autour duquel un filet est relié. La bouée sert de flotteur pour que les ama puissent reprendre leur souffle et se reposer entre plusieurs plongées, le filet au centre de la bouée sert à mettre leur prise. Relié au flotteur, le sunbou (寸棒)ici en bois ou en plastique est l’outil visant à vérifier que la taille de l’ormeau est bien supérieur à 10,6 cm.

Ensuite des règles vont s’appliquer au niveau de la commune. Par exemple, la saison de la pêche aux ormeaux et aux turbos en été est limitée à entre 10 et 40 jours dans la région de Toba (à Shima, la ville d’à côté, la saison de pêche et de 60 à 120 jours) 6 .

 

Généralement il y a deux sessions de plongée de 60 min par jour, une le matin et l’autre l’après midi. Ici, ce sont les règles générales.

 

Mais ce que je trouve plus intéressant c’est qu’il y a des règles bien plus précises et tacites qui varient d’un quartier à l’autre.

 

Ces règles locales sont à mettre en lien avec la volonté d’éviter la surpêche. A Sugashima, on m’a expliqué qu’il y aurait à certains endroits la règle de ne pas utiliser de masque de plongée ou carrément pas de combinaison. Sur une autre île à Tōshijima, dans le quartier de Tōshi,  les plongeuses n’utilisent pas de palme.  On s’assure ainsi qu’il y aura toujours des ormeaux ou d’autres ressources disponibles.

 

 

Je m’arrêterai ici pour cet article mais il y aurait d’autres sujets à aborder. Ce qui est sûr c’est qu’il me reste encore beaucoup à apprendre.

 

 

 

Sources :

(1) Witness with your own eyes, ama of Toba-Shima, Sea-Folk Museum Edition, April 2013, p.50()

(2) Site internet de Kotobank, recherche 白水郎()

(3) Witness with your own eyes, ama of Toba-Shima, Sea-Folk Museum Edition, April 2013, p45.()

(4) Ce n’est qu’une opinion personnelle, mais pour moi cette tenue blanche isogi fait partie d’une construction, comme le choix du mot ama avec les kanjis 海女 pour mettre en avant la femme ama plongeuse à la fin de l’ère Meiji()

(5) C’est encore un exemple de porosité entre les cultures. La ville de Toba avait invité des ama coréennes à son séminaire ama de 2017. cf site de la ville de Toba ()

(6) Witness with your own eyes, ama of Toba-Shima, Sea-Folk Museum Edition, April 2013, p.12()

 

 

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