Un autre regard sur le Japon

Zoom interculturel

Penser avec le cœur ou la raison : telle est la question

Images : いらすとや

C’est le moment de rentrer dans les entrailles de la communication au Japon. Jusqu’à présent j’ai parlé de la communication indirecte et du rôle par exemple des excuses.

 

Aujourd’hui je vais parler de l’importance au Japon de donner son ressenti. Cet article se base sur mes expériences personnelles en tant que « fonctionnaire » d’une petite mairie. Il ne saurait représenter la vision de tous les étrangers travaillant au Japon. J’espère qu’il trouvera un écho parmi les personnes qui travaillent ou qui ont déjà travaillé au Japon ou bien pour des personnes souhaitant y travailler dans le futur.

 

Donner son ressenti, donner de sa personne

L’idée principale de cet article est la suivante : alors qu’en France on donnera surtout son avis sur quelque chose, au Japon on donnera plus facilement son ressenti. C’est une différence fondamentale surtout dans la sphère professionnelle. En France nous préférons renvoyer une image cartésienne mais au Japon on va plutôt chercher à sonder vos ressentis.

 

Une expérience qui m’a permis d’avancer sur le sujet est la rédaction d’articles pour la ville. Le sujet concernait la mise en avant d’initiatives durables sur les auberges traditionnelles de Toba Je trouvais que l’on me demandait surtout mon ressenti, mes perceptions sur des faits plus que mon opinion sur le sujet. Pas d’ouverture à de nouvelles perspectives, pas de remise en questions, ces articles étaient le temple du ressenti et du kimochi (j’ai déjà parlé du kimochi dans un article sur les cadeaux ).

 

Dans la rédaction des articles, le langage utilisé était souvent du même registre avec des adjectifs descriptifs positifs comme 素晴らしい (magnifique) ou  素敵な (superbe) et des expressions comme les deux suivantes. 

 

感動しました。 

 

…Kandoushimashita.

 

Je suis touchée / émue/ inspirée / impressionnée par….

 

感じました。

 

…kanjimashita.

 

J’ai ressenti…

 

Si bien que lors des relectures des premiers articles, je me suis permise de commenter le fait qu’il y avait un peu trop d’expressions similaires du type « とても素晴らしいと思いました » (totemo subarashii to omoimashita) que je peux traduire par « J’ai vraiment trouvé cela magnifique ».  Ma culture française trouvait qu’il fallait rendre le texte plus équilibré. Mes collègues ont pris en compte ma remarque mais le registre restait le même : celui du ressenti et des émotions.

 

Cette ode aux ressentis et aux émotions donne parfois des situations cocaces comme la fois où en face du maire de ma ville, une organisation représentant le savoir culinaire d’un grand chef cuisinier me pose la question :

 

初めてアワビを食べたとき、感動しましたか。

 

Hajimete awabi wo tabeta toki, kandoushimashitaka.

 

La première fois que tu as mangé de l’ormeau, tu as été émue ?

 

Dans ma tête, j’avais des injonctions contradictoires. Je sais que l’ormeau représente tout un tas de signification dans la culture japonaise (c’est un mollusque donné en offrande au grand sanctuaire d’Ise) et qu’on attendait de moi que je dise « oui, j’ai été émue » mais j’entendais mon raisonnement de Française me dire intérieurement « non mais ce n’est que de la nourriture quand même, je réserve ce niveau d’émotions pour d’autres type de situation ». 

 

Autre contexte, mais aussi dans la même veine, lors de la préparation d’une réception : on me transfère le déroulé de l’événement et je vois qu’après une présentation portant sur la culture japonaise, les organisateurs prévoient de demander directement à quelques représentants français leurs ressentis sur ce qu’ils ont entendu. 

 

Il faut leur préciser que les Français risquent d’être pris de court par cette formulation. On ne va pas pouvoir de façon soudaine partager son ressenti devant une centaine de personnes, on préférera dans une moindre mesure donner rapidement une opinion.

La place des émotions au travail

Cette place des émotions au Japon même dans la sphère professionnelle est importante.

 

Un exemple que je peux donner est celui de l’utilisation du keigo. Je vous renvoie à l’un de mes premiers articles où l’on apprend que l’étiquette est intimement liée aux émotions et au respect des autres.

 

Dans le monde occidental et par exemple en France, il persiste l’idée que les émotions sont un frein à un travail efficace et qu’il vaut mieux laisser ses émotions lorsqu’on franchit l’entrée de son lieu de travail. Or, en écoutant le podcast « travail en cours » réalisé par louie media , on y apprend que les neurologues expliquent que raison et émotion fonctionnent toujours ensemble et que beaucoup de décisions professionnelles sont motivées par une émotion et qu’elles ont une influence dans notre prise de décision. 

 

Un autre bon exemple se trouve dans l’ouvrage The culture map  1. Celui-ci fait référence à la différence de culture de travail entre la Chine et les Etats-Unis. Le fait de mettre les émotions et son ressenti à part aux Etats-Unis n’est qu’une culture de travail parmi tant d’autres car il n’y a pas de mal à mélanger les deux dans la culture chinoise.

 

Au Japon, je me suis rendue compte assez rapidement du besoin de donner de ma personne pour construire des liens avec mes collègues. Par « donner de sa personne » cela signifie accepter de montrer une part de vulnérabilité, donner des infos personnelles, choses que je n’aurais pas faites dans un premier temps en France. 

 

Comment penser en japonais ?

Une notion difficile à appréhender lorsque l’on étudie le japonais est le fait d’exprimer une opinion en employant le verbe omou (思う) qui n’est pas juste réfléchir c’est penser « avec son coeur, son ressenti ». Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la clé du coeur () se trouve dans le kanji de omou (思う). Ce verbe est ainsi utilisé pour adoucir un discours et se montrer humble. Il est très différent du verbe kangaeru (考える) qui lui, se concentre sur le processus cognitif de réflexion et donc, comprend une dimension plus cartésienne.

 

Cette différence est brillamment expliquée dans le blog tofugu (en anglais) sur ce lien 2 et dont je cite l’exemple.

Au début d’une présentation il est courant d’entendre :

 

それでは、プレゼンテーションを始めたいと思います。

 

Soredewa, purezente-shon wo hajimetai to omoimasu

 

Je vais maintenant démarrer ma présentation.

 

Le fait d’utiliser ce verbe rend le démarrage de la présentation moins abrupt car il sous-entend en japonais que les spectateurs ont plus ou moins le choix que l’on démarre la présentation. Si je devais traduire littéralement cette phrase en japonais je dirais « et maintenant j’aimerais pouvoir démarrer ma présentation ».

 

De façon générale, on emploie plus facilement le verbe omou pour des réflexions qui impliquent une réponse naturelle, presque intuitive, quand une prise de décision n’est pas nécessaire (mais si vous avez besoin de temps pour réfléchir à ce que vous allez commander dans un restaurant il vous faudra utiliser le verbe kangaeru).

 

La suprématie du ressenti

Plusieurs ami(e)s japonais qui ont vécu un temps à l’étranger m’ont aussi parlé de ce que je pourrais appeler « la suprématie du ressenti » au Japon qui finit par empêcher tout esprit critique cher aux Français.

 

Exprimer publiquement une critique ou un jugement n’est pas accepté de la même façon  selon les sociétés. Au Japon on préférera surtout préserver l’harmonie et aller dans le sens de l’interlocuteur.

 

Par contre, ce que j’ai découvert, c’est que plutôt que d’écouter patiemment le ressenti des autres interlocuteurs, c’est comme si on se laisse imprégner par ses sentiments puis emporter dans un degré plus loin, plus intense sur le sujet qui nous amène à trouver d’autres exemples ou d’autres points qui nous paraissent importants ou qui résonnent en nous.

 

Le procédé est très différent de ce dont j’ai l’habitude mais j’ai parfois eu l’impression de ne faire qu’un avec les autres dans une discussion que j’ai trouvée très intéressante. J’avais l’impression d’y participer pleinement. Ce n’était pas juste moi en tant que fonctionnaire mais moi en tant que personne et à quel point j’étais touchée par le sujet. A me relire, on peut trouver que cela fait un peu niais car très différent de notre culture mais je laisse le soin de se positionner aux personnes ayant déjà travaillé avec des Japonais.

 

Après, il faut aussi faire la part des choses et ne pas oublier que dans la société et dans le travail au Japon nous sommes constamment « en représentation ». C’est notamment un concept souvent expliqué avec les termes du honne  (本音), le vrai « soi » et du tatemae (建前) l’image que l’on donne de soi. En sociologie ce terme de tatemae peut notamment faire penser au concept de « face », inventé par Erving Goffman. La face est la valeur sociale d’un individu en société.  

 

Selon moi, au Japon, lorsqu’une personne exprime son ressenti notamment dans la sphère professionnelle, il ne faut pas oublier qu’il s’agit avant tout de sa « face », son tatemae, et non son honne

 

C’est je pense une chose difficile à appréhender en tant qu’étranger vivant au Japon. 

 

Il nous sera très difficile de nous confier dans un cadre professionnel car nous pensons dévoiler notre vrai soi, alors qu’au Japon il est naturel de donner un ressenti en tant que citoyen japonais. Et à l’inverse, il est naturel pour les Français d’exprimer une opinion de façon publique, alors qu’au Japon cela est difficile car le contexte dans lequel cette opinion va être entendue importe beaucoup ( et le fait de donner une opinion individuelle n’est pas encouragé par la société). 

 

Cela m’amène à poser une question.  Est-ce qu’en France l’opinion que je donne en public est nécessairement la même que mon opinion personnelle ? Peut-être qu’en bon français nous avons nous aussi un tatemae et un honne de l’opinion, celle du Français qui débat et celle du Français qui réfléchit dans son coin ?

 

Je n’ai pas pu m’empêcher d’ouvrir le sujet.

Source :

 

(1) Erin Meyer, The Culture Map: Decoding How People Think, Lead, and Get Things Done Across Cultures, Editeurs Public Affairs 2016, p166-168.()

(2) Site internet de Tofugu « LET’S THINK ABOUT “THINKING”: 思う VS 考える Are you thinking with your heart or your head? », Kanae Takamine, 16 juin 2020()

 

Images : irasutoya (いらすとや)

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