Un autre regard sur le Japon

Expérience

Apprendre le japonais : le jeu en vaut-il la chandelle ?

Photo : plage de Shinzen (神前海岸), municipalité d’Ise

Cet article s’adresse à toutes celles et ceux qui projettent ou sont en train d’apprendre le japonais. Vaut-il la peine d’investir du temps dans l’étude de cette langue ?

 

Sur internet, il n’y a pas suffisamment de sources fiables, sans caractère promotionnel, pour parler de l’intérêt d’étudier le japonais. Je vais donc vous présenter quelques chiffres et tendances que je compléterai avec une analyse plus subjective à travers mon parcours. Selon moi, il n’y a pas qu’une seule voie possible pour apprendre le japonais et cette voie n’a pas besoin d’être entièrement scolaire. 

 

Enfin, au cours de mes années d’apprentissage, j’ai retenu trois enseignements que je partage avec vous pour clôturer cet article.

 

Le point de vue utilitariste : quelques statistiques

Pour répondre à notre question d’un point de vue purement utilitariste, jetons un coup d’œil à quelques chiffres. Comparons le nombre de Japonais en France et celui de Français au Japon. 

 

Ces quatre dernières années, la France est le 10ème pays choisi par les Japonais vivant à l’étranger. Il étaient 36 204 en 2023 (mais plus de 40 528 en 2019) 1

 

En sens inverse, si on s’en tient aux Français inscrits auprès des services consulaires, les Français au Japon sont au nombre de 12 836 résidents en 2022 2

 

Par rapport à la population des 2 pays, Japon 124,5 millions 3 et France, 68 millions 4 , on voit qu’il y a presque trois fois plus de Japonais en France que de Français au Japon. 

 

Côté économique, les investissements directs français vers le Japon sont plus de deux fois supérieurs à ceux en sens inverse (respectivement 3 797 milliards et 1 772 milliards de yen 2 ). Côté japonais, la France est le troisième pays d’Europe en termes d’investissement après le Royaume Uni et l’Allemagne 5 .

 

On comprend que maîtriser la langue parlée par une communauté importante en France et par des Français désirant se rapprocher de ce pays est un avantage. Regardons du côté du nombre des apprenants du japonais. 

 

En 2021 sur les 3,8 millions d’apprenants en japonais 2,4% se situent en Europe de l’ouest sachant que près de 80% des apprenants sont sans surprise en Asie. Pour la France métropolitaine il y avait 29 569 apprenants en japonais en 2021 (ce nombre est en forte augmentation ). Rapporté à la population française, on a donc 46 français sur 100 000 qui apprennent le japonais en 2021.

 

La France est le premier pays d’Europe à avoir le plus d’apprenants, bien loin devant le Royaume-Uni ou l’Allemagne. Elle cumule le nombre le plus important d’institutions d’enseignement et de professeurs alors que l’écart était moins important dans les années précédentes. En quoi le fait qu’il y ait de plus en plus d’apprenants en France est un avantage ? Il montre le besoin et la forte volonté de la France d’investir dans le Japon. Cependant il y a une marge entre apprendre une langue et parvenir à sa maîtrise.

 

Car cette langue est réputée difficile. Quel serait le nombre de ceux qui disent maîtriser cette langue ? Toutes mes recherches sur le sujet sont restées vaines comme le montre la question posée sur ce forum il y a bien longtemps.

 

Une solution serait de regarder du côté du test de langue JLPT (Japanese-Language Proficiency Test) en s’intéressant au nombre de personnes qui obtiennent le niveau 1 et 2, les plus hauts niveaux. Je préfère inclure le niveau 2 car il s’agit en général du niveau minimum exigé pour travailler au Japon. 

 

Ces données ne seront pas complètes car elles ne compteront pas les Français passant ce test au Japon, ceux qui repassent le test, ceux qui ont passé un autre test ou tout simplement ceux qui disposent d’une bonne maîtrise et qui n’ont pas passé le test… Si on s’en tient à la moyenne de réussite de ces deux niveaux pour une année et pour les candidats ayant passé cet examen en France, je trouve environ 300 personnes ayant obtenu le niveau 1 ou 2 pour l’année 2022 (100 personnes pour le JLPT 1 et 200 pour le JLPT 2) 7  . 

 

Cet examen existe depuis 1984 et les Français, nous l’avons vu, sont de plus en plus à étudier le japonais. Si on part d’une hypothèse très haute que durant les 40 dernières années il y a eu 300 Français ayant obtenu ce test chaque année on tombe sur 12 000 Français maîtrisant bien cette langue (dont un tiers avec une très bonne maîtrise).

 

Même en ajoutant les Japonais habitant en France on se situe en dessous de 50 000 personnes parlant couramment cette langue, soit 0,07% de la population en France. Ce pourcentage montre que la maîtrise de la langue japonaise est encore une compétence rare en France qui reste utile compte tenu du poids économique et culturel du Japon. 

Photo : vue depuis le pont de l’île aux perles Mikimoto lors de la visite de représentants français

Le point de vue politique : quelle tendance ?

Sur ce plan là, difficile de quantifier une tendance mais le lien entre le Japon et la France reste spécial. Il existe une aura de la France au Japon de la même façon qu’il existe cette aura du Japon en France. C’est le fameux soft power de J. Nye que l’on apprend en théorie des Relations internationales. Un pouvoir d’influence qui passe par le culturel comme le cinéma, la musique, les relations diplomatiques.

 

Si ce soft power tente d’être mesuré par des think tanks, leurs résultats diffèrent (cela en dit long sur la possibilité d’objectiver ces tendances). L’article actuel sur le soft power en anglais sur Wikipedia compare les résultats de 4 think tanks  (Brand Finance, ISSR, Monocle et Portand). La France et le Japon sont dans les 10 premiers pays les plus influents et la France est en général mieux positionnée que le Japon.

 

Ce soft power est tout de même palpable quand on voit l’influence qu’un pays peut avoir sur notre imaginaire. Cela m’arrive lorsque je discute avec une entreprise française qui,sachant que j’habite au Japon, me parle de son projet de pouvoir un jour y exporter ou s’y implanter. Prononcez le mot Japon et nous sommes beaucoup de Français (et d’autres étrangers bien sûr) à déjà rêver à propos de ce pays qui véhicule un imaginaire attirant et inspirant.

 

Après, il suffit d’un événement politique majeur, par exemple un incident qui vienne froisser les relations diplomatiques entre les deux pays pour que cette image se ternisse. Avec ces dernières années marquées par la pandémie, on a pu penser que l’attitude très protectionniste du Japon vis-à-vis de ses frontières freinerait son influence mais aujourd’hui les relations semblent avoir repris comme avant.

 

Le point de vue de l’apprenant : parcours scolaire ou de terrain ?

Faites-moi confiance, on ne peut pas faire une étude plus sporadique que la mienne en matière de japonais. Tant de fois je me suis demandé si cet investissement en valait la peine car la route est sinueuse. Mais force est de constater que je suis toujours revenue au japonais.

 

Qu’on y trouve chacun un intérêt différent, cela ne fait pas de doute, mais il faut avoir des objectifs. Est-ce que vous apprenez afin de parvenir à lire des mangas ? Pour pouvoir mieux converser avec des amis et avoir des échanges plus riches ? Est-ce parce que vous aimez les kanjis ? Est-ce dans un but professionnel ou personnel ou les deux ?

 

Il y a eu beaucoup d’effet yo-yo dans mon étude du japonais mais c’est ma première expérience de stage professionnel dans une école de langue de Tokyo, il y a 15 ans, qui a été la clé dans mon envie d’apprentissage. Avant cette expérience, j’ai appris toute seule à travers des manuels de japonais et surtout grâce à une amie qui m’a fourni des bases essentielles dans cette langue. 

 

Contrairement à la plupart des étrangers qui travaillent à mon poste, je n’ai pas fait d’études de japonais à l’université. La voie académique est cependant celle qui me semble la plus rapide pour obtenir des bons acquis dans cette langue. Je suis toujours très impressionnée quand je vois l’aisance des diplômés en japonais pour s’exprimer sur des sujets théoriques. Les voies scolaire et universitaire ne sont pas non plus faciles, il faut s’accrocher et ne pas se contenter des cours pour se perfectionner. 

 

Revenons 15 ans en arrière. J’ai passé 4 mois de stage en immersion et j’étais nourrie et logée dans une famille japonaise en compensation. Ma famille d’accueil a été d’une patience incroyable. Il faut vous imaginer le premier mois : vous vous couchez tous les soirs avec un mal de tête tant les notions à mémoriser sont importantes. Au bout de 2 mois vous commencez à faire des structures de phrases et au bout de 4 mois vous parvenez à vous exprimer plus au moins sur tous les sujets. Votre japonais est loin d’être parfait mais on vous comprend.

 

Je suis loin d’être la seule à avoir appris sur le terrain. Cette langue demande de la persévérance, c’est pourquoi il faut qu’elle vous plaise dès le départ.

 

Le point de vue personnel : quel est notre rapport à cette langue ?

Une langue représente un univers de pensée et apprendre une langue c’est aussi apprendre sa culture.

 

C’est ce qui se passe lorsqu’en feuilletant un manuel de japonais on se surprend à penser « cette tournure de phrase ne se verrait pas dans mon pays» ou « cette expression est un peu trop connotée »

 

Un auteur japonais, Akira Mizubayashi, qui écrit en français (oui cela existe), explique très bien son cheminement et son attachement à la langue française dans son livre, « une langue venue d’ailleurs », que je ne peux que vous recommander. Ce livre est truffé d’exemples interculturels et d’une réflexion très intéressante sur la langue française et japonaise et leur influence dans nos deux cultures.

 

Il faut aussi profiter de cette période d’apprentissage, c’est-à-dire partager vos découvertes sur la langue avec vos amis japonais qui seront sans doute intéressés par un autre regard sur leur propre culture.

Il y a des moments où vous vous sentez bêtes parce que vous tombez sur un mot que vous entendez à longueur de journée et vous n’avez jamais fait attention à ce qu’il voulait en fait dire. Par exemple ma dernière révélation était chokupan (食パン) pour le pain de mie du matin alors que pendant tout ce temps j’entendais « chocopan » en me disant que cela devait être à l’origine le nom d’une marque car je ne voyais pas le rapport avec le chocolat… 

Photo : calligramme, de Yūki Kobayashi, exposition temporaire à la résidence Kadoya de Toba

Trois enseignements

Pour tous ceux qui sont dans un processus d’apprentissage, j’aimerais vous dire que oui, à force d’étudier et de pratiquer, il y a un vrai plaisir à se débrouiller en langue japonaise et que ce plaisir perdure et continue de me surprendre. Voici trois enseignements que j’ai appris ces dernières années. 

 

Pour s’améliorer, vivre au Japon ne suffit pas

Même dans un contexte de travail au Japon, vous pouvez tout à fait vous retrouver limité. Il faut continuer à étudier, multiplier les expériences, se montrer curieux.

 

Ne comptez pas sur vos amis japonais pour vous corriger. Ils ne sont pas des professeurs de substitution et surtout ce n’est pas leur responsabilité. C’est sur vous-même qu’il faut travailler.

 

Nous faisons des erreurs de langue et nous les répétons sans en avoir conscience. Il faut être à l’affût et se corriger ou revenir à des bases grammaticales. On veut sans doute bien parler japonais de la façon la plus parfaite possible mais parfois il faut avouer que l’on ne dit même pas bien des phrases les plus basiques soient elles. 

 

C’est d’ailleurs un travers que nous avons, nous autres Français, à avoir le verbe facile et sortir les beaux discours…Au Japon, la culture n’est pas la même ; on préférera peu de mots mais des mots efficaces plutôt qu’une grande logorrhée. 

 

Si vous revenez a des choses simples, puissantes mais simples à comprendre, vos interlocuteurs japonais vous en remercieront.

 

Embrasser la complexité d’une langue

Quand on apprend une langue, il y a toujours une sorte de dichotomie entre la langue des livres (le japonais parlé par la NHK) et la langue de tous les jours. Vous pouvez parler un très bon japonais littéraire mais il ne faut pas oublier que le japonais de tous les jours est aussi important, cela vous rend humain. 

 

Quand on est au Japon nous sommes au contact des différents accents et différences régionales, les Hougen (方言). Qu’on le veuille ou non, notre étude du japonais est pétrie par nos expériences, nos rencontres et notre région. 

 

Par exemple, quand je prononce le mot huître en japonais, kaki (牡蠣), mes collègues sont très contents que naturellement j’utilise l’accent du Kansai (alors que ce mot prononcé ainsi à Tokyo signifie le fruit kaki et non une huître).

 

Il faut s’étonner de cette diversité et accepter qu’il n’y a pas de fin en soi à cette étude. 

 

Vos efforts vont payer

Le plus dur je trouve, quand on étudie le japonais est d’arriver à se convaincre que nos progrès finiront par payer. La frustration fait partie de tout apprentissage et quand vous sentez que vous patinez c’est peut être en vérité un moment où vous êtes sur le point de passer une nouvelle étape. 

 

Au fur et à mesure, quand vous chercherez des mots en japonais, vous les trouverez plus facilement. Vous ferez des erreurs bien sûr mais parfois ce sera le bon mot qui sortira et vous pourrez ressentir pleinement les progrès que vous avez faits.

 

Sur le long terme, vous allez pouvoir lire plus rapidement des phrases sans pour autant avoir une migraine à la fin. Vous ne serez plus décontenancé par un bloc de texte écrit en kanji. Vous saurez que la phrase suit une structure grammaticale, un rythme qui lui est propre et que vous aurez intériorisé.

 

Et quand vous commencerez à écrire en français des phrases du type « sous l’influence du corona » qui vient de «コロナの影響で » une expression largement employée en japonais ces dernières années, au lieu de « du fait de la pandémie de corona », vous vous corrigerez en vous disant « non ça c’est du japonais littéral ! » et vous saurez que vous êtes sur la bonne voie.

Source :

 

(1) 海外在留邦人数調査統計,Ministry of Foreign Affairs of Japan, Annual Report of Statistics on Japanese Nationals Overseas, Données en date du 1/10/2023 ()

(2) Japan-France Relations (Basic Data), donnée publiée le 10 août 2023  sur le site du ministère des Affaires étrangères du Japon.

D’un côté comme de l’autre, le nombre réel est sans doute plus important. Par exemple, si on compte les Français qui ne sont pas inscrits auprès d’un organisme officiel, ce nombre pourrait atteindre 17 000.()

(3) Site du Bureau des statistiques japonais, 人口推計, paru le 20/03/2023 ()

(4) Site de l’INSEE, Données annuelles de 1990 à 2024, paru le 16/01/2024 ()

(5) Rapport de Business France, Japanese investments in France, 2019()

(6) Rapport de la Japan Foundation, Survey report on Japanese-language education abroad 2021, p.13 ()

Il existe le détail pour d’autres régions comme La Nouvelle-Calédonie qui a un très fort taux d’apprenant du japonais

(7) Site officiel de l’examen du JLPT, Past Data ()

Ce résultat s’appuie sur le nombre de personnes qui se sont rendues en France à l’examen pour le niveau JLPT 1 ou JLPT2  en juillet ou décembre 2022 dans un des 4 lieux d’examen (Paris, Strasbourg, Lyon, Bordeaux). Ce sont 258 personnes pour le JLPT 1 et 434 pour le JLPT 2. Sachant que la moyenne de succès à l’examen est de 35,3% pour le JLPT1 en 2022 et de 45,5% pour le JLPT2 la même année, je trouve au total 91 personnes ayant obtenu le niveau JLPT 1 et 197 ayant obtenu le niveau JLPT 2.

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